14 janvier 2017 Sylvie Latrille                                                             Un peu de lecture

 

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Au sommaire de cette page : Faiseurs de rêve et diseurs de pensée, Une façon de biographie, Enfance et poésie, le Chaudron du langage.

Quelques extraits de Le Vieux Sage debout (inédit) sur le site de la MEL, dans le Florilège de Soc et Foc,  et de Le verbe est l'herbe du printemps (inédit) sur le site de la MEL.

 

 

FAISEURS DE RÊVES ET DISEURS DE PENSÉE

Il y a très longtemps de cela, c'était la préhistoire, chaque tribu avait son shaman, son griot, conteur poète musicien, l'artiste de la tribu si vous voulez. Il inventait les mythes qui expliquaient la création du monde, et la condition de l'humanité dans ce monde. La tribu ne demandait rien d'autre à son diseur, le faiseur était logé et nourri pour les belles paroles qu'il proclamait aux heures où la chouette est en chasse.

Plus tard, la civilisation fut. Le diseur fut logé nourri aux frais du prince sous condition d'inventer raconter les exploits dudit prince ou de ses ancêtres. Cette période dura longtemps, de la préhistoire à l'histoire et jusqu'au milieu de l'histoire. Les faiseurs diseurs un peu rebelles, trop indépendants, et qui créaient sans glorifier le pouvoir, se contentaient de nomadisme et d'aumône, un bout de pain par ci, une paillasse là, aux heures où la chouette est en chasse.

La civilisation crût, du verbe croître, qui va avec croassance. Il se passa beaucoup de temps pourtant, avant que l'on ne décide que les artistes - et cependant pas tous - pouvaient bénéficier d'une prise en charge solidaire de leurs activités de faiseurs de rêves et de diseurs de pensée.

On arriva très vite ensuite au XXIème siècle. C'est à dire avant même la préhistoire. En 2015, peut-on encore être comédien conteur musicien, écrivain, dire le monde et le mettre en mots sur la scène ? Un bout de pain par ci, une paillasse là, aux heures où la chouette est en chasse, tribu d'humains, crois-tu que ce soit une condition juste pour tes faiseurs de rêve et diseurs de pensée ? 

 

 

 

UNE FAÇON DE BIOGRAPHIE !

Alphonse Stanislas Louis Ferranti, né à Florence, était peintre. Sa fille Clémence fut danseuse ; son fils Henri Dieudonné marionnettiste ; son fils Théodore Alexandre Ferranti était artiste gymnaste et dit-on "dresseur d'enfants" (une façon de professeur pour les arts du cirque). Henri Dieudonné eut pour fils Louis Théodore, qui créa le Théâtre Ferranti (théâtre ambulant qui parcourut une grade partie de la France). Théodore Alexandre eut une fille : Mathilde.

Mathilde Ferranti épousa un gymnasiarque, autrement dit un artiste gymnaste, qui était lui-même le fils d'un imprimeur de Saint-Gaudens.

Je naquis deux générations plus tard de ce tissage entre artistes ambulants et faiseurs de livres.

A l'âge de huit ans, je déclarai péremptoirement : Quand je serai grande, je serai comédienne ou exploratrice. J'explorai la campagne de mes vacances. Mes camarades de classe m'appelaient : Julie La Rousse... titre d'une chanson de René Louis Lafforgue.

A l'âge de dix-huit ans, je m'initiai à la scène. J'explorai l'écriture, poèmes et pièces de théâtre à laisser dans le fond du tiroir.

A l'âge de vingt-huit ans, j'entrai à la Compagnie de l'Échelle où l'on me demanda d'écrire les textes des spectacles. J'appris beaucoup sur le théâtre de marionnettes. Puis, scission oblige, je suivis les Théâtres de Cuisine et me pris de passion pour le théâtre d'objet.

A l'âge de trente-huit ans, je reçus commande d'un texte sur les chemins de Saint-Jacques de Compostelle. J'explorai les mythes et les contes, les symboles et les sculptures romanes, les villages et les chemins de mon département.

Et à soixante-huit ans ? J'aurai au moins beaucoup de souvenirs d'explorations par les livres en pays inuit, au Japon, dans les Pyrénées, en Berry, et en pays de féérie ; autant de contes à écrire et à dire. Et pour ce faire, j'ai agrandi ma collection de mots (français, anglais, italien, espagnol, portugais) ; je sais qu'en dogon, le même mot signifie tissu et parole, comme en français on dit texte et textile.

Un mot sur la page, un mot sur la scène, je tisse, file, conte et dis. 

 

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  Enfance et poésie ?

 

Enfance ou pas, il s’agit avant tout de poésie. Trop souvent celle-ci a été réduite à une œuvre écrite en vers, avec des règles de versification bien précises, nombre de pieds et alternance structurée des rimes. Aujourd’hui encore, même après l’œuvre surréaliste, et l’émergence de la poésie libre, il traîne toujours, dans les têtes, que poésie égale rimes ! Et cela, hélas !, dans bien des têtes d’enseignants…

 

 Qu’on lise donc quelques haïkus (pardon pour ce pluriel certainement erroné) : que les versions originales comportent des rimes, je n’en sais rien, je ne lis ni le japonais, ni le chinois. Pourtant, même dans la traduction, m’apparaît l’essence de la poésie. Une façon de regarder le monde, de transmettre ses ruptures avec des mots, de transformer le lecteur en funambule sur le fil du langage, de l’image évoquée…

La poésie est avant tout parole : elle fut longtemps simplement orale, une façon de peindre le monde (aujourd’hui de le photographier aussi), dans ses plaisirs, ses émotions, ses outrances, sa violence.

De cette oralité, elle a longtemps gardé la mélopée, le jeu sonore. Mais ceci doit tendre le fil du funambule, le faire danser peut-être, jamais être une fin en soi : on peut écrire de la poésie sans rimes et des rimes sans poésie. Ainsi l’ai-je toujours expliqué aux enfants pour lesquels j’ai animé des ateliers d’écriture.

Il faut du talent, beaucoup de travail, de l’intransigeance, une grande corbeille à papier, pour introduire des rimes dans un poème, sans se laisser dévorer par elles. Il faut sans cesse les ramener à leur juste place, et les éliminer chaque fois que nécessaire. C’est une contrainte avec laquelle j’aime bien jouer, je l’avoue, mais sans en abuser, j’espère. Tout dépend du sujet : une grande simplicité de forme est souvent plus évocatrice. Il faut de la légèreté au funambule.

Or, dans la production actuelle de Poésie pour l’enfance on trouve encore des petites souris qui mangent du riz, et je caricature à peine. Sous prétexte de " comptines ", on pille le dictionnaire de rimes, en prenant de préférence les seuls mots connus des enfants : plus de sélaginelle pour s’imaginer ce que c’est… non, ce n’est pas un oiseau, mais qu’importe ! Les mots que l’on ne connaît pas sont des abracadabra, des sésames pour ouvrir les portes du rêve, de la réflexion, c’est selon, de la curiosité, de l’émotion, toujours.

Il ne faut pas prendre les enfants pour des imbéciles. S’adressant à eux, point n’est besoin de confondre simplicité et simplification, voire bêtification. S’adressant à eux, on doit penser s’adresser à tous.

Enfance ou pas, il s’agit avant tout de poésie.

Texte écrit pour la revue Décol en janvier 2005

 


 LE CHAUDRON DU LANGAGE

Prenez un mot comme silva, il semble simple au départ, son sens latin est forêt
 
Le Dictionnaire Historique de la Langue Française (Ed. Le Robert) explique que le mot forêt a remplacé l’ancien français selve, et renvoie à sylv-.
 
sylv- L’ancien français selve ou silve issu du latin silva ou sylva dont l’étymologie n’est pas connue, signifie “forêt, bois”. A pris au grec hulê. Voir hyl-.
 
Allons voir :
hyl- élément tiré du grec hulê, qui veut dire bois en tant que matière. Hylé est un emprunt du XIII° qui s’est écrit ylé jusqu’au XVI° (matière en tant que support). A donné Hylozoisme, terme de philosophie.
 
En résumé : le i vaut e qui vaut y qui vaut u. Et le s vaut h qui ne vaut rien….
 
Dans le Dictionnaire latin-français de F.Gaffiot, les sens suivants sont répertoriés :
Silvamieux que sylva.
1/ forêt bois – Cicéron, De divinatione 1, 114 ; De Republica 2, 33 – César, De Bello Gallico 2, 19 – (1er siècle av. J.C.)
2/ parc, bosquet – toujours Cicéron, et Sénèque.
3/ arbres, arbustes, plantes – Virgile (1er siècle av. J.C.), Lucain et Stace (1er après)
4/ une grande quantité de matière, concrète (Cicéron) ou philosophique (saint Augustin, V° siècle). Les Silves (Silvae) de Stace (1er siècle), recueil de textes sur les matériaux.
5/ la vie du monde – Commodien (III°)
voir Silua.
Silua – diérèse (doublement oral d’une syllabe) de silva.
 
Donc le v vaut u.
 
Voici un nouveau jeu de scrabble où tous les coups ou presque sont permis. Remplaçons i par e, puis par y, puis par u, s par h ou rien et v par u… et comme le v vaut b…puis cherchons dans le Gaffiot…,
 
Silb- : Silbium est une ville de Phrygie. Hilb- et ilb- ne donnent rien. Ilva :   île d’Elbe. Silu- : les Sylui sont un peuple d’Asie. Hilu- : ni-hilum, rien. Ilu- : Ilus, roi de Troie. Selv- . Helv- : -les Helvètes et les Helviens. Elv- : elvella, voir helvella (petit chou). Selb- . Helb- : Helbo, île près de la Lycie. Elb- : elbus, voir helvus ((jaunâtre). Selu -. Helu- : helus voir alus, voir alum. Elu- : j’élude. Sylv- : voir silv-. Hylv-. Ulv- : ulva, herbe des marais. Sylb-, hylb-, ylb-. Sylu- : les Sylui, peuple d’Asie. Hylu-, ylu-. Sulv- : Suleviae, ou suliviae, ou silviae, divinités champêtres. Hulv-, sulb-, hulb-, ulb-, sulu-, hulu-Ulu- : ulucus, voir alucus.
 
Donc le e et le u valent a… Vous pouvez continuer de jouer… : salv, halv, alv, salu, halu (où vous vous apercevrez que le u vaut o !) etc, et vous trouverez un ventre, une ruche, des mines d’or, un géant, un désert. Et la prise de Troie.
 
Libre à vous de jouer ensuite avec un dictionnaire de grec ancien, voire même avec un dictionnaire de phrygien ou de hittite, si vous en trouvez…
 
C’est un drôle de chaudron que le chaudron du langage. De la syllabe, simple phonème conceptuel, à l’addition des syllabes, donc des concepts, ce sont de véritables idéophonèmes, appelés mots, qui se construisent. Puis, les paroles passent d’une langue à l’autre, se déforment, les consonnes se déplacent, les mots se remplacent, se maltraduisent, s’entendent de travers, se superposent.
 
De ce chaudron naissent l’art de nommer le monde, la poésie, les mythes, et les divinités qui en sont les héroïnes et les héros.
 
Il était une fois la Terre, ses pierres, son eau et ses arbres. Et dans le ciel Soleil.
 
Mais quand vient le temps de l’écrit, et tant que l’orthographe n’existe pas, c’est un nouveau chaudron que l’on met à bouillir… Surtout si l’on s’avise d’écrire la langue des étrangers qui n’écrivent pas, ou n’écrivent pas comme vous ! Surtout s’il faut à tout prix faire plier les divinités aux désirs de pouvoir des hommes qui les ont créées.
 
Ce qui venait du premier chaudron fut jeté dans les chaudrons secondaires.

 On lut, on malcomprit, on maltraduit, on recopia sans mettre en doute la véracité des écrits ou des copies, on perpétua les erreurs, on ajouta des erreurs, chacun y mit du sien, et chacun son chaudron...

 
Prologue de La Demeure d'Irmin, texte inédit,  écrit en 2006, à propos de l'abbaye de La Sauve Majeure. Depuis, j'ai lu La Déesse Blanche, de Robert Graves. Je vous fais grâce des symboles et dérives alphabétiques qu'il mentionne dans son livre.

 

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